Les atteintes des connexions entre les deux hémisphères

Résumé : Les connexions entre les deux hémisphères sont assurées par des faisceaux d’axones passant par deux structures principales : le corps calleux et la commissure blanche antérieure ; eu égard au volume imposant du premier on pourrait imaginer que la moindre lésion au niveau de ces structures amènerait à de graves conséquences ; l’expérience clinique, qu’elle se fonde sur des observations lésionnelles de nature accidentelle ou post-chirurgicale montre que si ces conséquences peuvent être quelquefois gênantes, elles sont rarement très invalidantes hormis dans quelques métiers particuliers.

Les deux hémisphères cérébraux sont reliés par des voies axonales myélinisées (donc de substance blanche), ou commissures, qui permettent un travail en commun de fonctions certes voisines mais aussi complémentaires ; les commissures les plus importantes (fig 1, 2 et 3) sont avant tout le corps calleux (CC) parfaitement visible en écartant les deux hémisphères et la commissure blanche antérieure (CBA), nettement plus petite située au dessous du rostrum (R) du corps calleux (voir pages anatomie et fig 3).

A première vue on pourrait penser ces jonctions absolument indispensables à un fonctionnement normal du cerveau ; la réalité est moins évidente ; en effet la transsection sagittale du corps calleux, intervention déjà ancienne pour lutter contre la propagation des crises épileptiques sévères d’un hémisphère à l’autre s’est avérée assez bien tolérée ; à une vue superficielle on a même l’impression que les opérés peuvent vivre une vie normale ; de même certains enfants nés sans corps calleux sont capables de mener une vie normale, l’anomalie anatomique n’étant souvent découverte que tardivement.

Cependant de nombreux spécialistes se sont penchés sur les séquelles détaillées de cette opération et sur celles de certains cérébrolésés atteints le plus souvent par AVC, traumatisme crânien ou tumeurs cérébrales de lésions du corps calleux ; il apparait alors clairement que ces lésions ne sont pas sans conséquence même si elles peuvent en partie passer inaperçues dans la vie courante des opérés ou des blessés.

A – Voies anatomiques des liaisons interhémisphériques :

La fig 1 donne une vue très schématique des deux hémisphères vus de haut et du corps calleux (CC en couleurs foncées) qui les relient entre eux ; c’est la commissure la plus importante anatomiquement ; elle est composé d’avant en arrière du genou (G), du tronc (T) où l’on a séparé ici de façon un peu artificielle une partie motrice en rouge (Tm) et une partie sensitive (Ts) de façon a faire correspondre les couleurs plus claires des lobes frontaux (moteurs) et pariétaux (sensitifs) aux couleurs foncées du corps calleux ; enfin tout en arrière en vert le splénium (S) ou bourrelet du corps calleux par où circulent les fibres transmettant les signaux visuels d’un hémisphère à l’autre ; le rostrum (R) se situe au dessous du genou et n’est donc visible que sur la coupe sagittale du corps calleux (fig 3).

La deuxième commissure la plus importante est la commissure blanche antérieure CBA – (fig 2 et 3) qui transfère les informations entre les lobes temporaux (en orange) ; cette voie se situe au dessous de la partie antérieure du corps calleux (fig 3) ; mais la voie temporale la plus importante notamment pour la transmission interhémisphèrique du langage parlé passe malgré tout par le corps calleux (Tcc fig 1 , 2 et 3) car elle est issue de la partie haute haute des lobes temporaux spécialisée dans le décodage langagier ; c’est ce qu’essaient de montrer les trois figures simultanément :

La fig 1 montre en pointillé orangé la réunion des fibres temporales passant par le corps calleux à la hauteur du splénium ; la fig 3 montre la même voie en coupe sagittale à sa partie profonde et la fig 2 montre en coupe coronale les deux voies ; elle est cependant fausse anatomiquement car ces deux voies ne peuvent se situer au même niveau de coupe (l’une étant antérieure et l’autre postérieure).

B – Quelques séquelles caractéristiques des atteintes des connexions interhémisphériques par lésions du corps calleux

Nous n’en mentionnerons que quatre :

  • L’anomie tactile gauche
  • L’agraphie gauche
  • L’apraxie constructive droite
  • L’apraxie idéomotrice gauche

Pour donner les explications nous nous mettrons dans la situation soit de section calleuse chirurgicale complète, soit d’atteintes accidentelles partielles ; en effet il faut insister sur le fait que ces dernières n’entrainent qu’exceptionnellement une atteinte complète du corps calleux qu’il s’agisse de traumatismes crâniens ou d’AVC (les plus en cause étant ceux atteignant soit les artères cérébrales antérieures, soit les postérieures ; chacune en effet décoche des collatérales nourricières pour le corps calleux ; pour sa partie antérieure pour les premières, postérieure pour les secondes).

a) Anomie tactile gauche (fig4)

Elle se caractérise par l’impossibilité de nommer un objet tenu dans la main gauche le sujet ayant les yeux fermés ; l’objet est parfaitement senti et reconnu par l’aire sensitive controlatérale droite (ASD) en raison du croisement des voies sensitives ; mais la liaison ne peut pas se faire vers l’aire langagière de l’hémisphère gauche (ALG) seule capable de cette dénomination en raison d’une atteinte de la transmission temporale de la droite vers la gauche par atteinte du splenium du corps calleux (S). Dés que le sujet se sert de sa main droite ou simplement ouvre les yeux la dénomination est tout de suite possible.

Plusieurs autres anomies sont possibles suivant le même mécanisme : anomie auditive en écoute dichotique (cad avec casque obligeant chaque oreille à n’entendre que le langage qui est proposé à l’oreille controlatérale -voire page agnosie auditive-) ; anomie visuelle gauche quand un objet est placé dans un champ visuel gauche très latéral, vu uniquement par le cortex visuel droit, mais il suffit d’une saccade oculaire vers la gauche pour que l’anomie disparaisse ; anomie olfactive droite liée au fait que les voies olfactives sont les seules à ne pas être croisées et que c’est bien l’hémisphère droit qui reçoit la sensorialité olfactive droite. Toutes ces anomalies entrainent peu de gène dans la vie courante (même l’anomie tactile) et servent surtout à diagnostiquer une lésion du corps calleux chez un cérébrolésé.

b) Agraphie gauche (fig5)

Il s’agit de difficultés à écrire de la main gauche même sous contrôle de la vue ; le problème vient du blocage langagier qui part de la région pariéto- temporale gauche (RPTg) spécialisée dans l’utilisation des mots ; en raison d’une atteinte du splénium, la connexion est empêchée avec la région motrice de l’écriture (RME) de l’hémisphère droit, donc de la main gauche. Cette disconnexion empêche une écriture normale tant dans les mots formés à la main qu’à la machine ; il se produit, de plus, souvent des paragraphies (mot écrit à la place d’un autre) témoignant bien du caractère lexical de l’agraphie qu’on peut aussi qualifier d’agraphie aphasique ; elle doit être différenciée de l’agraphie apraxique qui relève d’un mécanisme différent (voir page sur les apraxies).

Sur le plan pratique la gène sera surtout importante chez un gaucher, sauf s’il est droitier dans ses aires du langage ce qui est très rare (voir page sur le langage).

c) L’apraxie constructive de la main droite (fig 6)

Nous avons vu à la page des apraxies que la région pariétale gauche possédait une mémoire sémantique (enregistrée) des gestes à faire et que quand elle était lésée ou hors circuit elle gênait énormément la réalisation de certains gestes ; il semble que l’hémisphère droit ait une aire symétrique (que l’on pourrait nommer région visioconstructive –RVC–) qui nous permet de réaliser les gestes en tenant le meilleur compte de leurs représentations visuelles et de l’espace dans lequel ils se déploient ; qualité que ne possède pas l’hémisphère gauche ; cela nécessite pour le bon fonctionnement de la main droite un transfert de ces informations à travers le tronc (T) du corps calleux ; en cas de lésion à ce niveau le transfert devient impossible vers la région motrice de la main droite (RMM) qui perd sa capacité à dessiner correctement ou à élaborer des constructions spatiales complexes ; cette séquelle peut évidemment être très gênante pour un dessinateur ou un manuel droitier.

d) L’apraxie idéomotrice gauche (fig 7)

Cette apraxie a déjà été étudiée à la page apraxie mais il n’est pas inutile d’y revenir, ne serait-ce que pour des raisons de bonne compréhension des divers troubles engendrés par l’atteinte calleuse ; rappelons d’abord que l’apraxie idéomotrice est la moins gênante des apraxies et qu’elle peut passer inaperçue en raison de sa compensation par des mouvements automatisés ; en effet l’apraxie idéomotrice se manifeste habituellement en cas de demande par l’examinateur de réaliser un geste inattendu et en l’absence d’utilisation d’instrument soit sur incitation verbale, soit en sollicitation d’imiter une séquence gestuelle.

On a ici choisi de demander au patient de mettre la pointe de son index sur le bout de son nez ; les deux aires auditives (AAD et AAG) ont parfaitement entendu le message qui a été dirigé vers la région sémantique (mémorisée) des gestes à faire (RSG) située dans la région pariétale inférieure gauche (voir page sur les apraxies) ; cette région communique avec les aires motrices frontales pour leur permettre d’encoder les gestes nécessaires à une réalisation adéquate ; mais ces régions ne sont pas reliées pareillement à droite et à gauche ; à gauche les faisceaux nerveux porteurs des informations se dirigent du même coté vers l’aire prémotrice gauche (APMg) et de là vers l’aire motrice primaire gauche (AMPg) qui lance le mouvement prévu à la main droite ; pour relier l’hémisphère droit l’information doit passer de l‘APMg à l’aire prémotrice droite (APMd) par l’intermédiaire du corps calleux ; mais du fait d’une lésion calleuse située au niveau de son tronc, l’aire prémotrice droite ne reçoit pas l’information et l‘aire motrice primaire droite (AMPd) n’est plus à même de faire exécuter le mouvement adéquat de la main gauche.

Dans le cas ici choisi l’index droit ira bien se poser sur le bout du nez alors que le gauche se posera un peu n’importe où ; ici sur un œil par exemple !

L’apraxie idéomotrice n’est pas très gênante et peut passer inaperçue, car elle se corrige le plus souvent spontanément quand le sujet a un outil connu de lui en main, le sujet gardant intact sa mémoire sémantique et le bon geste pouvant alors être géré par les mouvements automatiques.

Voici donc exposés quelques cas classiques d’ atteintes du corps calleux ; les neuropsychologues ont mis en place d’autres tests permettant d’affiner ou d’affirmer le diagnostic, surtout quand les séquelles associées rendent celui-ci particulièrement difficile. Reste bien entendu la possibilité d’utiliser l’imagerie qui pourra confirmer ou non la présence de lésions calleuses.

Éditorialiste
Dr François PERNOT

Médecin Chirurgie Générale retraité

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