La cognition sociale

Résumé : La cognition sociale correspond à l’ensemble des capacités cognitives innées et acquises qui permettent à l’être humain de vivre en société avec les autres individus qui la composent ; elle est différente de l’entente cordiale qui nécessite plutôt des sentiments partagés ; elle est néanmoins indispensable à la cohésion du groupe mais aussi aux intérêts de chacun, aucun être humain ne pouvant vivre seul de façon équilibrée ; les capacités spontanées de chaque individu doivent donc être complétées par des apprentissages culturels qui peuvent différer notablement d’une culture à l’autre ; apparemment le cerveau humain est spontanément préparé pour cela et des régions cérébrales le semblent particulièrement ; des lésions ciblant ces régions provoquent en effet des dysfonctionnements sociaux très préjudiciables à nombre de cérébrolésés.

La cognition sociale est un sujet relativement récent dans les études proposées en neuropsychologie ; en effet notre comportement social est sous la dépendance de nombreuses fonctions cognitives dispersées (mémoire, émotions, langage), mais aussi de fonctions d’ordre psychologique, voire d’ordre philosophique (sens moral, réflexion sur l’éthique) ; il est donc difficile d’en faire un sujet neuropsychologique à part entière ; cependant certaines séquelles de cérébrolésions et certaines complications évolutives de maladies cérébrales dégénératives ciblent tellement le comportement social que les neuropsychologues ont pensé utile de l’examiner comme une fonction cognitive spécifique.

Nous n’envisagerons donc que la partie neuropsychologique de ce thème : celle où des atteintes lésionnelles cérébrales peuvent causer des perturbations d’un fonctionnement social normal ; certains sujets d’ordre psychiatrique (comme l’autisme ou la schizophrénie) dont on connait la fréquence des répercutions négatives dans ce domaine ne seront pas abordées même si elles sont d’un grand intérêt du fait de la possibilité d’anomalies associées de la structure cérébrale, bien qu’actuellement toujours du domaine de la recherche.

La cognition sociale vu sous cet angle un peu restrictif, mais déjà complexe, s’articule autour de deux pôles : l’un cognitif (de l’ordre de l’intellect et du raisonnement) l’autre affectif (de l’ordre du décodage émotionnel) ; ces deux fonctions s’allient le plus souvent pour fournir les informations nécessaires à une vie sociale équilibrée ; toutes les deux ont leur apprentissage propre, plus dirigiste et explicatif pour le premier et plus personnel et dépendant du ressenti pour le second ; les deux néanmoins engrangent les informations dans notre mémoire sémantique ; les diverses expériences accumulées pouvant alors susciter des changements de points de vue pour la personne concernée tout au long de sa vie.

A- Prise de contact avec autrui

NB : pour bien comprendre les renvois aux schémas regarder en bas de chacun d’eux l’hémisphère indiqué : HD l‘hémisphère droit, HG l’hémisphère gauche ; la lettre supplémentaire – l -ou -m -indique qu’il s’agit de sa face latérale pour l (dite autrefois externe) et m pour la face médiale (dite autrefois interne) ; seul le schéma 1 qui représente la face inférieure du cerveau montre les deux hémisphères à la fois (la couleur plus pâle des couleurs sur l’hémisphère gauche indique qu’il est moins engagé que le droit dans ce domaine).

Notre cerveau a une capacité exceptionnelle d’appréhender son vis à vis ; en quelques millièmes de seconde l’aire dédiée à la reconnaissance des visages située au niveau de la circonvolution fusiforme (CF) de chaque hémisphère (avec une compétence particulière pour le droit) – fig 1, 2 et 3 s’active et transmet ses informations d’une part au cortex préfrontal médian (CPFM), puis au cortex orbitofrontal (COF) ; d’autre part au sillon temporal supérieur (STS) situé à la face latérale du lobe temporal et en profondeur à l’amygdale (A) ; il faut préciser ici deux notions importantes de son fonctionnement qui n’avait été qu’esquissées à la page consacrée aux émotions : 1°son rôle conjoint avec l’hippocampe (H) pour la reconnaissance des visages connus et 2° l’appréciation du caractère inquiétant ou non de la présentation des visages inconnus ; l’amygdale est en effet extrêmement sensible aux traits émotionnels, de même qu’à l’allure générale et à la voix de la personne rencontrée.

Chacun d’entre nous perçoit une personne à sa façon, selon ses expériences passées et en les puisant dans sa mémoire sémantique ; celle-ci transfère nombre de ses acquis dans la mémoire procédurale autorisant des jugements très rapides et donc parfois hâtifs ! Par ailleurs le caractère de chacun ainsi que son état émotionnel du moment influencent le fonctionnement de l’amygdale ; ainsi un caractère anxieux ou une humeur anxieuse passagère peuvent influencer grandement le ressenti lors du premier contact avec autrui. Il en est de même du contexte dans lequel se fait la rencontre : il est certain qu’une «mine» paraitra plus patibulaire la nuit dans un quartier sensible que la même lors d’une réception dans un salon. Il est intéressant de savoir qu’en cas d’inquiétude devant l’aspect d’un individu l’amygdale active très vite le cortex prémoteur (CPM), et d’autant plus vite et intensément que l’anxiété est forte, précédant «la prise des jambes à son cou» dans les meilleurs délais.

B- Comprendre autrui

Une fois la relation engagée, celle-ci ne peut se prolonger durablement que si l’on est capable de comprendre le point de vue de l’autre ; comme nous le verrons plus loin avec l’empathie, si cette dernière peut nous aider dans certains cas, elle n’est pas indispensable : on peut parfaitement comprendre les propos de quelqu’un avec qui on n’a aucune affinité particulière.

Pour expliquer ce sujet les neuropsychologues ont élaboré ce qu’ils appellent «la théorie de l’esprit» ; cette théorie est confortée par des expériences chez le primate qui ont permis la découverte des « neurones miroirs » dont l’existence chez l’homme ne parait plus être à prouver.

a) La théorie de l’esprit

Elle a été définie comme la capacité à déduire du discours d’autrui ce qu’il ne nous dit pas de façon évidente ou éventuellement qu’il préfère nous cacher ; cette capacité bien réelle pour chacun d’entre nous n’est pas développée avec la même acuité chez tout le monde ; elle dépend de nombreux facteurs qui ne peuvent pas se ramener à une fonction unique : expérience passée de l’observateur, mémoire aussi bien d’ordre sémantique qu’émotionnelle, capacité de raisonnement, prise en compte du contexte, la liste n’étant pas limitative… Mise en scène dans la série du «mentaliste» qui fait des capacités de déduction de son héros la trame des différents épisodes.

Dans ces pages dédiées aux séquelles neuropsychologiques nous nous intéressons à l’atteinte des capacités normales dans ce domaine, ainsi qu’à la façon de reconnaitre ces atteintes par des tests assez faciles à faire passer et à interpréter pour le clinicien.

La théorie de l’esprit se divise en deux modes dits de premier et de second ordre et en deux composantes, cognitive et affective ; le premier ordre définit notre capacité à imaginer ce que pense autrui et le deuxième ordre ce que pense autrui d’une autre personne, autrement qu’un avis explicitement formulé qui n’est pas forcément celui que la personne pense au fond d’elle-même ! De nombreux petits tests ont été inventés pour tester ces deux capacités, la seconde étant évidemment plus coûteuse en travail mental que la première ; ces tests sont souvent présentés sous forme de petites bandes dessinées pour en faciliter la compréhension et éliminer au maximum d’autres troubles qui pourraient se rajouter à ceux de la cognition sociale : on peut représenter par exemple quelqu’un qui pose un objet à tel endroit et l’interférence d’un second qui le met ailleurs à l’insu du premier : le patient testé qui a vu l’ensemble de la scène doit dire où d’après lui se dirigera le premier quand il voudra récupérer l’objet (premier ordre) ; toujours d’après le patient testé qu’imagine le deuxième personnage de l’endroit où le premier va récupérer l’objet ? (deuxième ordre) ; il est possible de compliquer à volonté ces petites histoires pour améliorer les capacités de déduction du clinicien.

Pour ce qui concerne les deux composantes, cognitive et affective, les différences sont les suivantes :

La composante cognitive ne fait pas entrer en jeu de sentiments particuliers aux personnages mis en scène : c’est le cas dans notre exemple précédent ; il s’agit de faire l’analyse de faits constatés de façon factuelle : ce travail est en principe dévolu au cortex préfrontal dorsolatéral (CPDL) (fig 4) situé en avant des cortex frontaux prémoteur (CPM) et moteur primaire (CMP) ; l’hémisphère gauche est le plus concerné.

La composante affective prend en compte les intentions supposées des personnages en scène ; des éléments de l’histoire peuvent laisser imaginer que l’un des personnages est en proie à de la jalousie, une envie de vengeance ,un appât du gain etc… qui oriente son action ; la perception des intentions du personnage serait alors en rapport avec l’activité de la partie ventrale (CPVM) du cortex préfrontal médian (CPFM) (fig2), surtout celui de l’hémisphère droit. Par ailleurs le rôle du cortex du sillon temporal supérieur droit (STS) – fig 3 – a été identifié comme fortement activé lors de la recherche des intentions d’autrui.

La théorie de l’esprit suppose que chacun d’entre nous puisse activer dans son propre cerveau des régions similaires à celles en action dans le cerveau de la personne avec qui on entre en rapport ou que l’on observe ; cela semble s’expliquer par la théorie des neurones miroirs.

Les neurones miroirs ont été découverts chez les primates non humains dans leur cortex prémoteur et leur cortex pariétal inférieur ; ils s’activent si celui qui observe l’autre simule la même action que lui mais aussi quand il se contente de le regarder faire ; même si leur présence n’a pas été démontrée de façon formelle chez l’homme en raison des difficultés de procédure que cela pourrait entrainer, elle parait pratiquement certaine d’après les études en neuro-imagerie ; ces neurones miroirs permettraient donc d’activer chez l’observateur les mêmes régions que celles qu’utilise son vis à vis, que ce soit son raisonnement ou ses émotions supposées. Bien entendu ils ne sont pas gage d’exactitude et peuvent tromper l’observateur qui utilise alors ses neurones miroirs pour «se faire des idées» fausses !

b) L’empathie

L’empathie est la capacité à entrer en résonance avec les souffrances ou les difficultés des autres ; en un sens elle est très proche de la théorie de l’esprit d’autant qu’on lui décrit aussi deux aspects : cognitif et émotionnel ; l’empathie cognitive est même tellement proche de la théorie de l’esprit cognitive qu’il est difficile de ne pas y voir des fonctions analogues, si ce n’est plus restrictive pour l’empathie en ce sens qu’elle est tournée vers le service de l’autre ce qui n’est qu’en partie le cas pour la théorie de l’esprit cognitive.

L’empathie émotionnelle parait à contrario une fonction à part qui serait basée sur une «contagion émotionnelle phylogénétiquement ancienne» (Roger Gil) dans laquelle interviendraient en priorité les neurones miroirs ; chez l’homme les régions les plus impliquées semblent être la circonvolution frontale inférieure (CFI) au contact de l’aire prémotrice (CPM) fig3 et l’insula (I) fig 3 au sein d’un système complexe faisant intervenir une chaine d’activation plus large.

C – L’apprentissage social

Les normes sociales sont indispensables à connaitre pour être inséré dans une société déterminée ; même si elles ont tendance à s’étendre à des groupes humains de plus en plus larges du fait du mixage des populations, il n’en demeure pas moins vrai que des cultures encore très différentes subsistent à travers le monde ; ces normes ne peuvent être ni inventées ni ressenties comme évidentes par un enfant en voie d’apprentissage ; elles doivent donc être enseignées au même titre que toutes les connaissances nécessaires pour mener sa vie en société ; après cet enseignement elles sont intégrées dans la mémoire sémantique ; il semble que la mémoire sémantique sociale soit mise en place grâce à des liaisons fronto-temporales joignant notamment le cortex préfrontal dorsolatéral (CPDL) et celui de la partie antérieure et supérieure des lobes temporaux et particulièrement celui de l’hémisphère droit (CTAD) (fig 5).

Mais l’apprentissage social ne se limite pas à une mémorisation de connaissances communes ; il s’élabore aussi petit à petit dans des expériences individuelles que chacun expérimente au cours de son éducation et finalement de sa vie entière pendant laquelle des évolutions se produisent obligatoirement, voire parfois des changements très radicaux ; ces évolutions individuelles se font au contact d’autrui et sont d’une complexité qu’il est bien difficile de traduire dans les termes forcément limités de la neuropsychologie ; tout au plus pouvons-nous donner quelques exemples suggérées par la neuro-imagerie :

  • L’apprentissage par l’observation des actions d’autrui serait géré par le gyrus cingulaire antérieur (GCA) fig 2
  • Le cortex préfrontal médian (CPFM) fig 2 encoderait les valeurs positives ou négatives accordées à telle ou telle action
  • Le cortex orbitofrontal (COF) fig 1 serait très actif dans notre tendance à la conformité sociale ; il pourrait donc être celui qui nous pousserait à adopter la position du groupe lorsque nous ne nous sentons pas totalement libre d’exprimer notre point de vue. Son action parait fondamentale dans la collaboration interhumaine et sociale.
  • A l’inverse le cortex préfrontal dorsolatéral (CPDL) fig 3 serait le plus à même à nous faire adopter des positions personnelles et d’autant plus facilement que nous nous sentons hors de la pression du groupe… Il serait le plus apte à faciliter la trahison en coopération avec le gyrus cingulaire antérieur (GCA) fig 2.
  • L’insula (I) fig 3 serait très sensible aux notions d’inégalité sociale.

Il faut cependant se garder d’une interprétation trop localisatrice que pourraient suggérer les exemples précédents ; ils sont donnés pour permettre de comprendre la liaison fréquente entre troubles de la cognition sociale et siège des cérébrolésions dont, mis à part le cortex temporal antérieur droit, la presque totalité vient d’être décrite dans le cortex préfrontal ; or ce cortex est relié à tout le reste du cortex cérébral, sauf aux cortex primaires, le plus souvent par des voies sous-corticales utilisant les faisceaux associatifs à grande vitesse ainsi que par les noyaux gris centraux dont les lésions peuvent provoquer des troubles voisins de ceux ici décrits (v. page syndrome frontal).

Par ailleurs les apprentissages, qu’ils soient cognitifs (enseignement culturel) ou intuitifs (émotionnels) donnent naissance à nombre de comportements procéduraux quand l’expérience du sujet a validé qu’ils sont conformes à la norme sociale attendue (bienveillance, politesse, respect des règles de conduite quelles qu’elles soient, conduite routière par exemple, etc…) ; ces comportements procéduraux facilitent la vie sociale tout en induisant un manque de spontanéité quand ils sont utilisés à l’excès.

L’apprentissage social de haut niveau intervenant dans les problèmes moraux et éthiques relève forcément de l’ensemble des cortex préfrontaux mais aussi des cortex insulaires, pariétaux et temporaux car nécessitant des relations avec des connaissances sémantiques étendues ne se limitant plus exclusivement à la sphère sociale.

D – Lésions souvent en cause dans les troubles de la cognition sociale

a) Cortex orbito-basal

Le cortex orbitofrontal (COF) (fig 1) dit encore orbito-basal semble le centre de nos jugements moraux et de notre conduite adéquate en société ; il contrôle nos tendances à des réactions exagérées devant la frustration, la contradiction ou dans l’adversité ; l’atteinte de ce cortex donne une désinhibition souvent aggravée du recours à quelques grossièretés ; de l’irritabilité mais rarement de façon réellement agressive ; le sujet est impulsif, «distractible» sur les sujets importants et à l’inverse adhérant à des sujets peu importants (on parle d’adhérence à l’environnement).

b) Cortex préfrontal ventro -médian

Le cortex préfrontal ventro-médian (CPVM) fig 6 ou précingulaire inférieur faisant partie du cortex préfrontal médian (CPFM) partage une partie du contrôle social avec le cortex orbito-frontal (COF) (fig 6 et 1) dont il est adjacent anatomiquement ; son atteinte supprime en partie ou en totalité les sentiments de honte, de culpabilité et d’empathie ; il contrôle aussi le caractère avantageux ou non des prises de décisions et du comportement ; son atteinte tend à des actions aléatoires, donc finalement peu avantageuses bien qu’ égocentrées sans préoccupation sur les conséquences pour autrui.

c) Cortex temporal antérieur droit (CTAD)

C’est le cortex (fig 5) de la mémoire sémantique des savoirs sociaux, des notions de courage, de timidité, d’ambition, de témérité, de prudence, de tenue de soi etc…

Son atteinte se rencontre plutôt dans les démences notamment fronto – temporales où elle entraine une perte rapide des convenances sociales, désinhibition, idées fixes et manque d’empathie ; en somme des signes assez voisins de ceux des atteintes des deux cortex précédemment cités mais avec une aggravation progressive tout à fait nette que l’on ne retrouve pas dans les cérébrolésions, sauf en cas d’association.

Éditorialiste
Dr François PERNOT

Médecin Chirurgie Générale retraité

Lecture(s) : 367